LE CEDRE, OU CE QU’IL EN RESTE

Le Liban a un gouvernement.
Le Liban a un président.
Le Liban a un parlement.
L'OB devrait être content
... même si au fond, il sait que ça ne va pas nous mener bien loin, et surtout pas vers un avenir meilleur.

Nous, à l’OBservatoire, comme on observe le cèdrissime, on s’est dit qu’il fallait aller voir les cèdres, tous les cèdres du Liban, tous ceux qui restent que ces bûcherons de Phéniciens n’ont pas coupés pour les vendre à des mecs qui ont construit des temples pas très orthodoxes à gauche et à droite dans la région (le coup des bateaux et du commerce, contrairement à une opinion fort répandue parmi certains habitants âgés d’Achrafieh et quelques jeunes têtes brûlées qui ont étudié la comptabilité et le droit à l’USEK ou à l’USJ, c’était juste pour vendre leur forêts).

On a donc commencé par le Sud.

Les cèdres les plus au sud du Sud vont jusqu’à la montagne du Barouk en haut du Chouf. Ils sont druzes. Plus au sud, y a pas. A Jezzine, y a plus que des pins, quelques chrétiens et des mecs du Hezbollah déguisés en vendeur de rafraîchissements avec des lunettes de soleil noires made in Korea qui préparent la 9e ligne de défense. Le cèdres est un être inconnu au Sud. Le pin y connaissent. Le tabac y connaissent. L’olivier y connaissent. Le pommier y connaissent. L’explosif et la roquette y connaissent. Mais pas le cèdre. Ni l’employé de l’EDF qui relève le compteur.
Bref, on est monté, on s’est assis là où Lamartine venait soliloquer solitairement avec lui-même et pondre quelques poèmes, puis on est passé de l’autre côté de la montagne. Au col, les militaires nous ont demandé nos papiers. On leur a dit qu’on observait l’OB, qu’on cherchait à mieux connaître son écologie, son biotope, sa géographie et son comportement. Ils nous ont dit qu’il y avait plein d’animaux bizarres qui vivaient autour les cèdres mais que eux on ne leur avait appris seulement à distinguer les druzes de la montagne (une espèce rare qu’il ne faut surtout pas déranger pendant la période du rut) des chiites (une espèce endémique de la Bekka et du Sud qui aime bien se promener en montagne pour voir la vue et prendre l’air frais en chantant des ballades d’amour), et qu’il fallait éviter qu’ils se croisent sur le même territoire sinon ça fait des bagarres à cause de femelles et que c’est pas bon pour la pureté des espèces s’ils se mélangent.

De l’autre côté de la montagne, vers la Bekka, il n’y avait plus de cèdres, mais juste des genévriers, puis plus bas des vignes, puis des champs de patates. Bien que sachant que l’OB ne s’abreuve plus d’alcool depuis quelques années, on est quand même descendu boire un petit verre de blanc, puis on est remonté au Nord, sur les traces du cédrissime, pour voir d’autres cèdres.
On a fait une pause pipi à Chtaura où on a mangé un sandwich labneh, puis on a continué jusqu’à Chemstar. En route, on a vu plein de portraits de martyrs accrochés aux pylônes de l’EDL. Les pylônes martyrisés avec drapeau jaune sont exempt de taxe de consommation électrique, tout comme les arches d’accueils à l’entrée des villages, aussi peintes en jaune, avec plein de drapeaux jaunes partout pour être sûr de ne pas se tromper quand on cherche la direction du vent avant de faire pipi en pleine nature (car sinon, vous savez comment ça risque de finir!). C’est assez joli, ce jaune, en fait. Ca égaie un peu ces villages de la Bekka, battus par le vent sec, sans un cèdre à l’horizon. A part les martyrs pendus aux pylônes, y avait aussi la trilogie augmentée : Moussa Sadr, Khomeini (pas du coin, mais bon), parfois Berri, parfois Nasrallah, et deux nouveaux mecs, Moghnieh en tenue de chasse à l’éléphant, les clefs de la 4x4 toute neuve en poche, et Ahmadinejad, l’actuel président de la république islamique d’Iran.
Mon assistant, qui pose toujours des questions stupides, m’a demandé pourquoi y en a qui mettent le portrait du président iranien ou, comme c’était plus souvent le cas avant, du président syrien, mais qu’y a personne qui met le portrait, je sais pas moi, de la reine d’Angleterre, de Georges Bush, de Serge Sarkissian ou de Nicolas Sarkozy, ou même des présidents des Philippines, du Sri Lanka ou de l’Ethiopie dans les rues des villages et des quartiers libanais? Je lui répondu qu’il ferait mieux de compter les cèdres au lieu de dire des conneries : Il n’y en a pas que pour Ahmadinejad puisque j’ai vu un portrait d’Hugo Chavez vers Hay el-Seloum. Il est pas libanais, Hugo Chavez, quand même ?!

Après B'Chemstar, donc, on a encore poussé plus au Nord.
Côté Bekka, toujours pas de cédres. Rien que des champs, des drapeaux jaunes, des martyrs et des présidents en portrait, des mecs bizarres qui vous suivent sur des scooters ou dans des bagnoles déglinguées, et le vent sec qui agite utilement les drapeaux jaunes, dès fois qu’une envie pressante soudainement vous presse.
Côté côte, passé le col des cèdres, on en a vu. Ouf!

Ben oui, avec un nom pareil, si y avait pas eu au moins un ou deux cèdres, ils auraient vraiment eu l’air con les maronites de la vallée. Ils auraient dû changer le nom du col en « col du Phénicien bûcheronneur », par exemple. Ou en « col du symbole national en voie d’extinction avancée ». Mais ça aurait été un peu long à écrire et surtout compliqué à traduire en arabe.
Donc, vu du « col des cèdres », on voit les cèdres. Pas beaucoup, hein! Faut pas trop que les enfants s’excitent à l’avance, sinon ils vont être déçus. Faut leur donner un petit verre d’arak, ça les calmera et ils feront moins chier la bonne à l’arrière de la voiture. Sauf s’ils ont l’alcool mauvais. Là, mieux vaut mettre la bonne dans le coffre, ou l’enfermer à la maison les mains attachées derrière le dos pour pas qu’elle vole du vieux Labneh séché dans le frigo.

Aux Cèdres, y des cèdres, mais pas trop. On remercie quand même nos amis phéniciens d’en avoir laissés quelques uns pour la mémoire. Et puis sans ça, qu’est ce qu’on aurait bien pu mettre entre les deux lignes rouge du drapeau national? A part la tête d’OB!?
Bon, comme on est plus au nord et sur le versant ouest du Mont Liban, chaque petit village a son cèdre ou sa forêt de cèdres (Ehden, Tannourinne, etc.). Ca fait la fierté des villageois qui peuvent raquetter un peu les ONG occidentales en les menaçant de foutre le feu aux arbres ou de laisser pâturer les chèvres si on ne leur paye pas un pick-up Toyota et le goudronnage de la route.
Beaucoup de cèdres sont maronites. Ils aiment l’altitude et un peu d’humidité qui vient de la mer. Ils se planquent au fond des vallées inaccessibles en attendant que l’hiver passe, couvert du blanc manteau de la neige. Ils inspirent les poètes et les chefs de milices maronites qui mettent le cèdre à toute les sauces emblématiques : sur le drapeau des kataëb, sur celui des PNL, sur celui des FL, sur celui des gardiens du cèdre, sur l’ancien des marada. Comme on a vu que le cèdre était druze au sud, on s’est demandé si, à la rigueur, en poussant le raisonnement très loin, on pourrait imaginer que le triangle du drapeau du PSP est un cèdre symbolisé. Ben non. Ca a une autre signification. Mais comme je ne suis pas druze et que les druzes font leur religion en cachette, faudra attendre qu’un druze fasse son coming-out pour savoir plus précisément de quoi il s’agit. Ce qui n’est pas près d’arriver, connaissant ces grands dissimulateurs de sentiments devant l’Eternel.
A bien chercher, question blasons, on a vu que les cocos et les gauchos bobos aiment bien aussi les cèdres. En petit.
Sinon, tous les autres, ils aiment pas les cèdres. Ni les autres arbres, en fait. Ni les pins, ni les pommiers, ni les oliviers, ni les orangers (pour faire plus du coin, on peut aussi penser au jacaranda, au bougainvillier, au néflier, mais c’est plus chiant à dessiner pour les enfants à l’école le jour de la fête nationale).
Les chiites, ils préfèrent des trucs avec des écritures calligraphiées. Parfois, ils rajoutent même un fusil d’assaut qu’ils comptent garder jusqu’à la mort. Déjà qu’ils se sont fait avoir à Kerballa, puis dans le Sud où ils ont dû se taper les Palestiniens et les Israéliens sans voir l’armée libanaise venir régler la circulation, ils ont juré depuis qu’on ne les leur reprendrait plus.
Les sunnites non plus, ils sont pas trop cèdres, n’en déplaise à l’OB. Ils ont aussi des âmes de calligraphes, sauf au futur, où maintenant ils font dans la roue dentée sur fond bleu. A moins que cela ne soit le demi-symbole de l’explosion du Rafic. Boum. Dieu ait son âme.
Les minorités chrétiennes, les arméniens, les kurdes et les juifs, on en parle même pas. Déjà qu’ils n’ont pas de drapeau de milice, tu penses bien que le cèdre, il se le carrent bien profond là où je pense. Pas con, les mecs. Y vont quand même pas aller crever pour faire plaisir au zaïm du coin, au curé en chef ou à Ahmadinejad. Tout au plus, ils donnent un coup de main. Et encore, si ça paye...

Et le cèdrissime dans tout ça?!
On l’a retrouvé en fin de tournée de cèdre.
Il était à la plage, au Phénicia, ce salaud, avec sa fille et sa femme,
à faire la planche.

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