Art au Liban : MANUCURE CONTEMPORAINE

Topo : le périmètre stratégique des entrées et des sorties de la capitale, côté Est. Entre des abattoirs, où vaches pétomanes et moutons décérébrés se font dépecer pour la plus grande joie des bouches et des intestins humains avides de viande ; un B018 où un certain OB, en des temps que l’on qualifierait de prélude au Liban post-moderne, dansait encore sur des tombes ; un fleuve de Beyrouth, devenu égout urbain majeur et nouvelle réserve ornithologique ; quelques casernes pour soldats qui dorment à l’ombre du confort moderne, s’élève le grand bâtiment blanc qui abrite les divisions des pionniers de la chose créative et communicante.

Objectif : observer un redbulleur mondain dans un environnement propice, soit un vernissage à la galerie Sfeir-Semler.

Les jours de vernissage, riches collectionneurs et jeunes branleurs en école d’art, arrivent en convoi - séparé - dans cette zone d’ombre que sont les friches industrielles de Beyrouth. Ils accèdent à la galerie Sfeir-Semler par le monte-charge. C’est plus branché que l’ascenseur et ça ne manque jamais de faire son petit effet new-yorkifiant sur le visiteur qui est, instantanément, replacé dans un contexte de conditionnement psychologique. Au fur et à mesure qu’elles s’élèvent, les âmes apeurées d’avoir traversé le no man’s land crépusculaire de la Quarantaine et excitées d’être bientôt réunies dans le grand cube blanc, sont d’abord mise en contact visuel avec les ouvriers de l’impression quadri tout azimut (message : « ici, c’est du sérieux, ça bosse, ça sue, ça a des poils sur le torse, histoire d’en rajouter une couche dans le contraste »), puis, juste au dessus, avec le clubissime atelier en rouge et noir de l'architecte bien connu des noceurs de la Riviera keserouanaise. Non, Bernard Khoury n’est pas fan de Jeanne Mas, mais de l’esthétique des back room SM, des talons aiguilles et du vernis à ongle.

Nous, ce qu’on aime dans le monte-charge, c’est le côté cage à bestiaux (un jour sur deux, on sent leurs cadavres brûler) et le suspense avant d’arriver dans la grande arène blanche et sans odeurs. Plein de questions s’agitent alors dans la boîte crânienne de l’OBservateur : Quelles seront les notes dominantes dans les gardes robes de ces dames ? Va-t-il y avoir une œuvre qui va nous trouer le cerveau ? Kate Moss sera-t-elle en train de tirer une pipe à un rockeur libanais dans les toilettes entre deux lignes de coke ? La présentatrice de la météo sur la LBC sera-t-elle en train d’échanger son adresse de coiffeur avec le présentateur de l’information sur Manar ? Y aura-t-il une after humide à Hamra ? Y aura-t-il une journaliste japonaise bronzée et en tenue de beach-volley qui va me poser plein de question sur le mystérieux OB ? Vais-je finir bourré et mourir cette nuit écrasé par un camion à bétail en rentrant chez moi ? Tant de questions, pas encore de réponses... jusqu’à ce qu’on aperçoive les premières chevilles des déjà-arrivées.

Le monte-charge s’arrête. La grille s’ouvre. On pénètre dans l’arène.

Sur ma gauche, le bar et les toilettes. Pas de trace de la Kate. Seulement un barman qui découvre son incapacité à comprendre le fonctionnement du tire-bouchon à manette. Ne s’improvise pas sommelier qui veut. Car qui veut ne peux pas toujours. Ils sont légion dans la région.
Sur ma droite, la porte de secours. Pas de trace de la Kate. Ni de l’homme tronc mal rasé de Manar. Ni de la laquée de la coiffe de la LBC. Je passe sur les autres détails anatomiques du visage.
En face, les cultureux qui rigolent et qui picolent. Je les aime.

Sont-ce les festivals à têtes multiples où l’on nous honore de la présence de ce qui reste des artistes du troisième âge, qui viennent pousser encore quelques râles, à la grande joie de nos parents (qui se souviennent de leur premiers tripotages de culotte au coin du feu de bois sur la plage en fumant de l’herbe de la montagne avec les amis aux cheveux longs et à chemise à fleurs) ?

Sont-ce les estivales invitations à la queue-leu-leu organisées pour/par nos courageux amis libanais de l’étranger qui viennent remplir leurs obligations familiales annuelles, à la grande joie de leurs parents (les mêmes qui, un peu plus tard, les cheveux coupés, la chemise enfilée dans le pantalon, les études finies, s’étaient mis à faire un peu plus que du tripotage de culotte) ?

J'ai fait semblant de chercher l'ami OB. J’ai demandé si on l’avait vu. Rien. J’ai attendu. Rien. Qui sont les accapareurs de l’OB ? Toujours est-il que, pour une mauvaise raison ou une autre, notre cédrissime mât de la culture et ex-chantre du noctambulisme beyrouthin, N’EST PAS apparu au dernier vernissage de la galerie Sfeir-Semler, celle-là même qui nous offrait, dans une orchestration raadienne, un panorama conceptuel de l’art d’ici mais pas trop de maintenant. Tristesse et grande déception !

Y avait-il danger dans le cube blanc de la Quarantaine ?

L’Obissime en chef se serait-il interdit une brève tournée d’inspection de la troupe ?

Pourtant, pour celui qui craint tant ses ennemis, jaunes, verts et oranges sont hors-jeu dans ce genre d’exercice socio-cul de haut vol (pour les « pince-cul » - a.k.a les « peintres et sculpteurs » -, faut plutôt aller dans des galeries à tantines et à tartines, plus couleurs locales. Chez SS, c’est contemporain überalles). N’y viennent que des bleus - la couleur préférée de l’OB - et des rouges, même s’il y a quelques bobos créatifs ou intellos à poils qui virent parfois au jaune citron, sans passer par l’orange. D’ailleurs, à l’OBservatoire, on a toujours eu un petit faible pour l’art et ses dépendances. On aime scruter, avec nos jumelles à télémétrie laser, cette zone tactique d’inter-pénétration des formes et des couleurs. Elles sont nombreuses.
En tout cas, entre petits fours (ils étaient un peu secs ce soir-là), verres de blanc (sec aussi, mais tant mieux, et plus recommandé que le rouge qui endort) et, accessoirement, quelques œuvres qui servent de décor et de justification à ce raout, pas de trace de l’OB chez Sfeir-Semler en ce jeudi 17, 2008, 19:00.
A moins qu’il n’aie enfilé sa combinaison camouflage blanche et qu’il se soit mis juste au bout du mur blanc sur lequel le Raad inscrit en lettres blanches tous les noms des artistes arabo-libanais passés et non présents... Faute d’OB visible, on a donc observé l’œkoumène. Un délice.

Question art, le tour fut vite fait. Raad nous a fait le coup du discours conceptuel dans une vieille marmite. A défaut d’autre chose, c’était rassurant dans la forme. Pour les plus de 50 ans. Moi, je le préférais dans l’Atlas Group, en train de découper dans les journaux mal imprimés, avec les ciseaux reçus à son anniversaire, les photos de voitures explosées d’un Beyrouth boum boum pré-haririen. Ahhh, la belle époque !

Question les gens, ça a pris plus de temps. La tendance imprimé floral s’estompe en ce mois de juillet finissant. Faut faire gaffe avec les fleurs quand il fait chaud. Faut bien arroser, sinon ça tient pas longtemps. Y avait quelques touches de violet, ici et là, mais vraiment chez les ultra-pointues de la pré-tendance, genre qui revient de NY ou fait ses emplettes vers le pont de Sin el-Fil le samedi et le dimanche. On pouvait aussi apercevoir dans cette foule d’apérophage quelques résistantes de l’imprimé tektonik (bandes horizontales grises et quelque chose d’autre), mais sans gel dans les cheveux. Y avait aussi une blonde aux yeux bleu avec des bottes en cuir jusqu’au genoux. On s’est dit qu’elle devait être de Germanie, région bien connue de l’Empire pour avoir imposé une barrière douanière infranchissable à la cire et au sucre à épiler. Notez que suer du mollet, ça affine les chevilles. Et ça fait une soupe bien chaude quand on rentre chez soi et qu’on a besoin de se requinquer. Mais finalement, peut-être qu’elle revenait juste de son cours d’équitation.

Côté homme, on a même pas regardé. C’est sans intérêt. Chemise noire. Chemise blanche. Chemise grise. La biodiversité du mâle looké au Liban est aussi réduite que celle des variétés de poissons à l’embouchure du fleuve de Beyrouth, à condition d’exclure le personnel des chantiers du centre-ville qui, c’est bien connu, sont sapé comme les fiers-à-bras du Bronx, période early B-boy Grandmaster Flash, Dondi et Rock Steady Crew. Respect.

Pour les accessoires, rien de notoire à première vue. Ca aurait paru suspect de faire une inspection de détail (sacs, pompes, bijoux) approfondie. Restait donc les doigts de pieds de ces dames. La pièce maîtresse. La meilleure technique d’observation est de faire semblant de regarder longuement dans son verre de vin blanc avec un air dubitatif (genre: « cette daube, c’est du Kefraya ou du Muzar ? »). Comme j’ai beaucoup regardé, j’ai fini bourré.
Mais question forme et couleur, j’étais servi. La manucure contemporaine, c’est tout un art.

A un vernissage, l’œuvre d’art est toujours sous le vernis.

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