Beyrouth selon Bernard Khoury, un présent sans visage

COURANT 2010, LE MAGAZINE TAR EDITE A NEW-YORK PUBLIE UN INTERVIEW DE L'ARCHITECTE BERNARD KHOURY EN DIALOGUE AVEC L'OBSERVATEUR DE SERVICE. ENJOY !

Alexandre Medawar : Nous sommes en 2010. 20 ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre civile libanaise. Tu as produit récemment, pour une exposition, une pièce accompagné d’une fresque lumineuse intitulée « Prisoner of War ». Ce montage d’images mélange allègrement des vues d’un Liban d’avant-guerre idyllique et fantasmé - Suisse du Proche-Orient - avec des photographies représentant la violence de la guerre et la ville détruite. La plupart de ces dernières sont « empruntée » à d’autres artistes libanais contemporains qui ont justement bâti leurs discours sur la problématique de la guerre. Ces deux visions stéréotypées que tu confrontes nous posent clairement le problème de la représentation de Beyrouth et de notre histoire.

Bernard Khoury : Si l’on observe quelle est l’image de Beyrouth aujourd’hui, je constate deux choses : il y a d’une part le mensonge prédominant des 30 glorieuses. C’est celle du Liban en construction après l’indépendance de 1943, du Liban des marchands qui ont vendu le pays avec l’image des montagnes, des cèdres, du miel, de l’encens, un Liban à l’eau de rose où cohabitent églises, mosquées et ruines romaines, élaboré par les orientalistes occidentaux. Le Ministère du tourisme a continué à vendre notre pays de manière identique jusqu’à aujourd’hui. On a depuis ajouté à ce corpus d’images idylliques le casino du Liban, les danseuses de cabarets et les belles filles en maillot de bain à la plage du Saint Georges.
D’autre part, il y a une seconde représentation dominante et tout autant consensuelle - qui cohabite depuis plusieurs années avec la première -, celles des artistes libanais qui nous abreuvent sans discontinuité d’images de la guerre qui ont frappés Beyrouth et le Liban. Cet autre pôle majeur des représentations de Beyrouth m’interroge à la fois sur le mécanisme de construction de l’image la ville ainsi que sur cette obsession dans l’art contemporain de représenter Beyrouth presque uniquement à travers la guerre.
Les artistes sont indéniablement « prisonniers de la guerre ». Ou de l’image qu’ils s’en font. Je ne leur conteste pas la légitimité de réfléchir à la guerre, mais je m’étonne de cette prédominance thématique. Il y a assurément un phénomène générationnel qui intervient : beaucoup d’artistes libanais reconnus aujourd’hui ont connu la guerre civile dans leur jeunesse. Cela à laissé des traces. Et beaucoup ont étudié à l’étranger. En Occident. Or en Occident, ce que l’on a retenu de Beyrouth depuis un demi-siècle, c’est bien cet aspect prédominant de la guerre et du chaos - dont les Occidentaux sont par ailleurs en partie responsables. Dans un processus historique de mise à distance et de simplification, s’est justement bâti, en Occident, une vision fantasmée de Beyrouth à travers le prisme de la guerre. Les artistes contemporains libanais sont aussi prisonnier de cette vision restreinte de la réalité car, qu’ils le veuillent ou non, leur public regarde leur production à travers ce prisme réducteur. Finalement, l’image de Beyrouth est prisonnière du regard de l’autre, et ça se réduit aujourd’hui à la Suisse du Proche-Orient ET la guerre.

AM : J’y décèle une schizophrénie évidente. Non seulement sur la nature fantasmée de Beyrouth mais peut-être aussi dans notre vie quotidienne, à Beyrouth. D’un côté, un mélange d’images, faisant de Beyrouth une ville occidentale au parfum oriental (vue par les Occidentaux) ou une ville orientale au parfum occidental (vue par les Arabes), souvent liées aux plaisirs, aux désirs, à l’argent et à la séduction. De l’autre côté, à l’opposé, un autre mélange d’image très datées - mais qu’on retrouve toujours au coin de la rue et dans l’histoire récente, composé d’hommes en arme, de violence, de murs éventrés par des explosions, de miliciens, d’avions israéliens qui passent au dessus de nos têtes et de bombes qui explosent. Entre ces deux visions, rien. Sauf peut-être la tentative haririenne d’un Beyrouth reconstruit... qui est une reprise en carton-pâte de l’image du Ministère du tourisme, une fausse modernité destinée aux riches clients du Golfe.

BK : Je ne crois pas que ce soit spécifique à Beyrouth aujourd’hui. Dubaï, et Barheïn d’une certaine manière, jouent aussi sur cette image de traditionel en trompe-œil. Ce qui est intéressant dans le cas de Beyrouth, et plus particulièrement du projet de Solidere - la société privée de développement immobilier initiée par l’ancien Premier Ministre Rafic Hariri qui gère le centre-ville historique et commercial de Beyrouth -, c’est leur slogan : « Madina ‘ariqa lil mustaqbal » (« Ville ancienne pour l’avenir »). Il fait complètement abstraction du présent. Il dit le passé et le futur, qu’il relie, mais évacue toute notion du présent, c’est à dire du moment dans lequel on vit. Le projet haririen de la reconstruction du centre-ville qui était supposé être une vitrine pour le pays, n’a pas abouti. Solidere se construit dans une enclave hors du présent, hors de la réalité de l’ensemble des Libanais.

AM : Sachant que Futur est aussi le nom du parti, de la chaîne de télévision et du quotidien dont est propriétaire la famille Hariri, c’est aussi une forme d’appropriation sémantique, comme si le Beyrouth d’avant, celui du passé dépassé, lui appartenait...

BK : Outre le fait que nous avons été dépossédé de notre centre-ville, nous avons surtout été dépossédé de notre histoire, de la manière dont elle s’écrit et de nos représentations de Beyrouth. Il y a le Beyrouth « éternel » officiel, le Beyrouth de la guerre des artistes contemporains et il y a le Beyrouth « passé au futur » de Solidere. Mais je ne vois nul part le Beyrouth du présent. Or il y a du présent à Beyrouth et nous n’en parlons pas. Dans les manuels d’école, l’histoire s’arrête en 1975, soit au début de la guerre civile. Après, il n’y a plus d’histoire, mais seulement un « futur » sans avenir et une soit-disant modernité complètement stérilisée dont les images de référence sont une collection effrayante de clichés et de stéréotypes.
Mais ce n’est pas sans intérêt. Pour prendre l’exemple des six premiers bâtiments qui m’ont été commandé par six clients différents, tous étaient futiles (clubs, restaurants, boutiques) et temporaires, c’est à dire d’une durée de vie très limitée - entre 5 et 10 ans. Comme libérés en quelque sorte des contraintes et des références du passé et du futur, à l’image de Beyrouth.
En définitive, Beyrouth est une ville riche de situations extrêmes et changeantes. Elle très stimulante pour l’architecte, car les scénarios du présent y sont toujours ouverts.

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