La plus grande galerie du monde

BEN TIENS, VOILA QU'ON ME DEMANDE DE PONDRE UN PETIT TRUC POUR LA PUBLICATION DE LA FORDE, UNE GALERIE D'ART CONTEMPORAIN GENEVOISE...

Une image floue, pixelisée, légèrement bleue. Cette fellation télévisuelle que l’on devine, tirée de l'écran brouillé de Canal+, est sous-titré « Ceci n'est pas une pipe ». Humour post-punk teinté de l’esprit Hara-Kiri ? Genève, début 90, détournant la célèbre phrase de Magritte, Alexandre Bianchini, futur co-fondateur de la Forde, nous sert une de ses premières œuvres. Des proches m’expliquent « C’est de l’art contemporain ».

Vernissage, même période, à peine plus tard. Une clique, toujours la même, ou presque. Ils sont tous amis. Ou font semblant. Ils font de l’art contemporain. Ils rigolent beaucoup, bizarrement, et écoutent de la techno très fort. Ils vivent dans des squats, mais pas tous. Il y a un type qui mixe avec un seul bras valide. C’est la star. D’autres noms circulent, des gens plus vieux, avec des cheveux long, parfois des catogans. Ça parle de bourses, de résidences, de collectionneurs, si possible, pour éviter d’avoir à se taper des boulots merdouilleux, genre vendeur chez Interdiscount. Pas facile l’art contemporain, mais sacrément rigolo.

J’apprend en bonne compagnie à regarder les choses, les gens et le monde différemment. La réalité finit par copier l’art. Le système de référence s’inverse : « Tiens, le mec vautré dans son vomi à la sortie de l’Usine avec son bonnet rouge sur la tête, ça te fait pas penser à du Mike Kelley ou du Paul McCarthy ? ». Je vais à la Forde, une fois, deux fois, au début. Après, je ne suis plus à Genève, ni en Suisse d’ailleurs, mais j’ai toujours mon nouveau regard dans la poche, prisme sur la réalité taillé sur mesure. Soudainement, l’observation des femmes plantureuses, refaites, épilées et manucurées, des hommes poilus en T-shirt moulant D&G, du trafic automobile hyper-dense, de l’amoncellement de déchet dans la rue et sur les plages, de la voirie défoncée, des vitrines ridicules et obsolètes, du surgissement intempestif de la violence milicienne, des drapeaux du Hezbollah ou des Phalanges, de la consommation ostentatoire à l’orientale, des 4x4 rutilantes conduites par des fausses blondes écervelées, des enseignes lumineuses ubiquistes, des tables débordantes de victuailles abandonnées, du vide politique, des cigarettes écrasées sur le sol mélangées aux chewing-gum et aux vieux chips, du plein d’égocentrisme, des transformations urbaines post-star-warsiennes, du religieux omniprésent et, plus généralement, du bricolage permanent de la vie au Liban ; cette observation-là est un vrai régal quotidien. Je vis enfin dans la plus grande galerie d’art contemporain du monde.

Non pas que d’autres villes ne pourraient prétendre à ce statut, mais Beyrouth est définitivement un des lieux où le in-vivo est plus stimulant et riche que le in-vitro. Loin de la ville musée, préservée, décorée, vendue cher aux touristes. Loin de la ville policée, silencieuse, ripolinée et où rien ne peut vraiment advenir, si ce n’est dans les marges. Loin aussi de la misère absolue ou de la pauvreté qui ne pourrait permettre, comme chaque seconde à Beyrouth, le télescopage accidentel, désordonné et jouissif des artefacts, des actions, des messages et des signes générés par la consommation globale et l’autodestruction massive du présent. Ville acculturée, donc, et jamais vraiment dominée par une force particulière, si ce n’est le désir permanent de ses habitants d’y faire librement, ou presque, ce qui leur est interdit ailleurs. Et si possible, n’importe comment.

Treize ans plus tard, seize ans après ses débuts, je regarde en direction de la Suisse, de la Forde et de ces multiples avatars. Je regarde aussi les noms des artistes qui ont participé à l’aventure de ce « lieu pilote dans la programmation d'art contemporain [...], ouvert au dialogue entre les genres et aux jeunes artistes ». Il me semble que beaucoup de choses et de personnes se sont institutionnalisés, ont fait leur chemin, se sont inscrite dans le paysage culturel légal, reconnu et monétisé. Mais de loin pas tous. Pas facile l’art contemporain, et pas toujours rigolo.

Dans la plus grande galerie d’art contemporain du monde, on continue à rigoler. Le vin aux vernissages fait souvent mal à la tête. Le climat, plus clément que sur les rives du Rhône et de l’Arve, nous permet de jouir pleinement du spectacle permanent de la faune locale, en état d’excitation extrême quand il s’agit d’art et de création. À ma gauche, une midinette en slim et tote bag Vuitton piaille devant l’œuvre d’un jeune vidéaste iranien homosexuel, agitant ses mains fraîchement manucurées en tout sens. À ma droite, un milicien-garde du corps accompagnant un people enrichi à Dubaï croise et décroise ses bras musclés devant son torse, laissant entrevoir sous son veston la crosse de son Glock. Ongles et crosse ont la même couleur. Ma couleur favorite : nacré perle.

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