Lumineuses ténèbres

© Kate Brooks

Dans un document intense et intime, la photojournaliste Kate Brooks nous livre son journal de bord d’une décennie sur les champs de bataille de l’après-11-Septembre. À voir et, plus encore, à lire.


In the Light of Darkness. A photographer’s Journey After 9/11 de Kate Brooks, Schilt Publishing, Amsterdam, 252 p.

La mort récente de Rémi Ochlik à Homs lors d’un bombardement de l’armée syrienne remet en lumière le rôle essentiel du photojournalisme de guerre. Héros de l’ombre des médias modernes, les photographes qui vont au front sont de ceux qu’on ne voit jamais mais qui voient pour nous. Si l’image n’offre pas la profondeur d’analyse et de contenu du texte, elle reste irremplaçable pour résumer une situation, condenser une problématique et toucher instantanément les esprits, que cela soit à des fins de propagande ou pour rendre attentif à un événement.

Mais qui sont ces femmes et ces hommes qui, armés d’un appareil photo, décident un jour d’aller sur les champs de bataille où s’écrivent les chapitres de notre histoire ? Les chemins qui mènent au photojournalisme de guerre sont souvent étonnants, et plus encore lorsqu’il s’agit d’une femme. Celui de Kate Brooks passe par Moscou. Elle a à peine 20 ans et y perfectionne son étude du russe. Elle sait déjà que la photographie est son mode d’être au monde et documente la vie misérable des orphelins dans les institutions d’État pour le compte de l’association internationale Human Rights Watch. Elle vient de rompre avec son fiancé de l’époque, lui-même photojournaliste, quand elle découvre avec stupeur les images des tours du World Trade Center percutées par des avions de ligne détournés par des terroristes islamistes le 11 septembre 2001. Ben Laden, ennemi numéro un des États-Unis, se cache alors à la frontière du Pakistan et d’un Afghanistan encore aux mains des talibans. C’est en indépendante, avec très peu de moyens et sans contrat d’agence, qu’elle se rend à Islamabad pour pouvoir être rapidement à pied d’œuvre et suivre l’impact sur le terrain et sur les populations de la nouvelle politique étrangère de la toute-puissante Amérique.

Sa première destination sera Jalalabad et la région de Tora Bora pour assister aux bombardements massifs censés déterrer Bin Laden, ses partisans et ses amis talibans des grottes où ils se cachent. C’est le baptême du feu. Premiers morts vus de près, premiers contacts avec la soldatesque, les joies mais surtout les peines d’une population toujours victime, au bout du compte. Étrangère avant d’être femme, Kate Brooks va partout. Elle voit aussi ce qui échappe parfois au regard masculin. Son œil de femme a une sensibilité remarquable, subtile et émouvante. Elle sait aussi saisir les à-côtés de la guerre, les moments d’attente, d’inquiétude, de repos, voire de contemplation qui ponctuent les combats. Assez rapidement, ses images font le tour du monde. Elle se met à travailler directement pour plusieurs quotidiens et magazines majeurs. On la retrouve à Kaboul, à Khost avec des nomades, à Sheberghan dans les champs d’opium ou dans un camp de prisonniers, à Jam... mais l’après-11-Septembre ne s’arrête pas aux frontières de l’Afghanistan. Kate Brooks suit alors la traque aux membres du Ansar al-Islam dans les montagnes du Kurdistan irakien puis la furie qui ensanglante l’Irak post-Saddam. Retour en Afghanistan et séjours au Liban où Beyrouth sera sa base pendant quelques années. Elle y suit avec émotion la frénésie de 2005, la guerre de 2006, les troubles de 2008 et le siège de Nahr el-Bared. Retour encore au Pakistan et en Afghanistan où, décidément, les conséquences de la nouvelle donne sur les populations civiles poursuivent leurs ravages, parfois ponctués d’espoir et de moments calmes.

C’est un peu moins de 10 ans plus tard que cette nouvelle ère amorcée le 11-Septembre semble prendre un tournant dans le monde arabe, d’abord à Tunis puis au Caire et à Benghazi. Kate Brooks fait abondamment le portrait d’individus qui ont décidé de prendre leur destin en main – sans toujours y survivre – contre les régimes autoritaires qui les gouvernent.

Ses images s’inscrivent dans la continuité des brillants photographes qui ont illustré les grands tournants de l’histoire moderne, avec une pensée particulière pour Tim Page. Tête brûlée, parti d’Angleterre en 1962 à l’âge 18 ans, il parcourt le Laos, le Cambodge et le Vietnam en guerre. Avec juste un boîtier Nikon et quelques dollars en poche, Page a le mieux incarné le photoreporter immergé dans son sujet. Il inspirera d’ailleurs le personnage joué par Dennis Hopper dans le film séminal de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now, adaptation libre du roman de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres.

Le monde tel que photographié par Kate Brooks n’est pas moins sombre, à la différence qu’elle y a amené sa propre lumière.

Alexandre MEDAWAR

----- Article publié le 1er mars 2012 dans l'Orient Littéraire -----

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